« A la tombée, à la tombée ! » Mohamed, le coach, s’époumone depuis le bord du terrain. La nuit noire s’illumine de la lumière blafarde des projecteurs, et malgré les gradins déserts et le froid glaçant, lorsque le coup de sifflet final retentit, les joueuses se félicitent à la manière de leurs idoles. Victoire 4 à 0 contre Ozoir-la Ferrière, les remplaçantes exultent sur le banc, les poignées de main et les accolades s’échangent allègrement… 

Qui aurait imaginé ce jeudi 6 février 2020 qu’un peu plus d’un mois plus tard, tout cela n’existerait plus ?

Finis les entraînements, finies les parties amicales disputées sur le gazon synthétique du stade Vélodrome d’Aulnay-sous-Bois. Un grand vide qui allait durer deux mois. Les entraînements reprendront finalement, ainsi que les matchs et quelques déplacements en Ile-de-France, où les buvettes s’improviseront vestiaires, ces derniers condamnés par la pandémie. Un peu au jour le jour, au rythme des rumeurs de deuxième vague et de reconfinement, qui pareilles à de mauvais présages se réaliseront.

21h:08:41 indiquent les métadonnées de ma première photo. Cette soirée-là les filles riaient de me voir les photographier, entre poses et regards furtifs. Depuis, elles ont appris à faire abstraction de ma présence. Sur le groupe WhatsApp de l’équipe, Mohamed les remerciera de l’accueil qu’elles m’ont fait ce soir-là, tout en rappelant les fondamentaux du sérieux qu’il revendique : être à l’heure ; être concentrée tout le long du match. La marque de fabrique d’un coach formidable jonglant avec rigueur et empathie comme pour ses propres enfants.

Mon immersion au cœur de l’équipe d’Aulnay, met en valeur la nature des joueuses qui se construisent en tant que femmes. Mes photographies révèlent une année riche en souvenirs, sur fond de micro-drames et de joies sincères. Certaines ont arrêté le foot, d’autres ont changé physiquement. L’une a remplacé ses lunettes par des verres de contact, nombreuses se sont fait percer le nez, qu’elles devront dissimuler sous un sparadrap aux yeux des arbitres. Il y a aussi les vestiaires. Les murs ou les portes qui se métamorphosent en feuille de match. Il y a celle à qui il manque toujours une chaussette. Celles qui sont toujours en retard. Les amitiés qui se font et se défont. L’orage, au propre et au figuré lorsque les performances ne sont pas au rendez-vous. Les larmes et l’envie d’abandonner comme lorsque Ornella se fait porter hors du terrain, la cheville doublant de volume.

Mais ce qui ressort de cette résidence, ce sont des jeunes filles valeureuses, qui comme un écho aux désordres de cette époque étrange, se battent, s’enthousiasment, finissant toujours par se soutenir et continuer à écrire leur propre aventure. La crise de la Covid 19 aura au moins eu le mérite de mettre en lumière le rôle crucial que peut avoir le foot amateur féminin, lorsque le regroupement, l’échange et le partage - essentiels pour la santé mentale et le lien social - sont devenus interdits et périlleux.

J’ai pu réaliser ces photographies, portée par la confiance de l’Ecole d’Art Claude Monet et la ville d’Aulnay-sous-Bois, ainsi que le soutien de tout le staff sportif du CSL d’Aulnay que je remercie chaleureusement.



Amélie Debray



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